Mayluu Suu, orpheline de l'Union

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Kirghizistan - Bishkek
de Francois, le 03-10-2007

Mayluu Suu, orpheline de l'Union

Deux fois avant notre départ le nom de Mayluu-Suu était apparu dans les medias français: courrier international numéro 867 du 10/05/07 et C "l'effet papillon". Les journalistes qu'ils soient russes dans le premier cas ou français dans le second décrivaient ce coin comme "cauchemardesque", véritable décharge industrielle, fruit d'une poque officiellement révolue...

Fin de matinée. Notre machroutka longe une tumultueuse rivière. Les versants sont secs. Des maisons, des jardins, des usines désaffectées, et puis des bâtiments d'habitations collectives, des cuves, encore de vielles usines... Nous traversons plusieurs kilomètres de ce paysage. A l' arrêt du mini bus on descend avec nos gros sacs. Visiblement, vu les regards curieux peu de touristes font escale a Mayluu Suu.
L'usine qui nous intéresse est a 200 mètres. Pendant l'URSS elle produisait des ampoules pour toute l'Union. L'air naïf on demande au gardien si c'est possible de visiter. Niet! Il faut une autorisation du directeur et de toutes les façons aujourd'hui on est Samedi et l'usine est fermée. Zut! On lui pose quelques questions. Environ trois mille personnes travaillent ici. Il ne sait pas combien d ampoules sont fabriquées et puis il n est pas trop bavard. "Allez voir a l'autre entrée on pourra peut être vous renseigner".
On contourne l'usine. De hauts murs blancs dissimulent des bâtiments fantômes.
Derrière la grille de l'entrée principale Volodia fait les cent pas, clope au bec. Les cheveux blonds, les yeux bleus clairs, ce russe de 55 ans est plus prompt a discuter que son collègue. Il est ne a Maily Suu et compte bien y mourir. Toute sa carrière il l a faite dans cette usine, pendant l'Union comme chauffeur, aujourd'hui comme gardien.
Il nous raconte qu'après la chute de l’URSS, la production a chuté. Le nombre d'habitants est passe; de 25 000 a 15 000 et le pourcentage de russophones de 90 a 30%. La majorité des ingénieurs sont partis a Bishkek ou plus loin. Lui est reste car ses parents étaient trop vieux pour changer de vie. Ses enfants vivent a St Petersbourg.
Le propriétaire de l'usine, Volkov Ievgeni Petrovitch, vit lui aussi dans la métropole russe. Il paie relativement bien mais l'inflation est telle ces derniers temps... Selon Volodia on ne vit pas mieux maintenant qu'au temps de l'Union. Chaque époque a ses avantages... plein emploi... indépendance...Pour lui les deux périodes se valent.
Ses propos mélangent l'ironie avec un brin de nostalgie. Il semble avoir du recul sur les événements. Il en a tellement vu... Pourtant il croit et espère que le pays peut s'en sortir. L'usine marche et les ampoules se vendent jusqu'en Europe de l'Est.
Les problèmes de Mayluu Suu? Il les connaît et veut bien nous en parler. C'est ici que les soviétiques auraient extrait l'uranium et pense la première bombe atomique entre 1953 et 1966. Les déchets enfouis au dessus de la ville sont encore la pour en témoigner! Une équipe allemande a mesure il y a quelques années les taux de radiations. Malgré les résultats extrêmement inquiétants, il n y a eu aucune réaction des autorités. Volodia nous dit que beaucoup de femmes sont malades du cancers du sein. Il y a aussi de nombreux cas de cancers de la tyroïde. Selon lui c'est tout le pays qui est touche; a cause de la radiation naturelle ou pas. L'eau aussi est contaminée vu que le ruisseau passe; près des déchets...
Il connaît aussi la décharge d'ampoules. Pendant des décennies, avant 1991 (?), tous les déchets de l'usine étaient stockes dans les collines qui surplombent la ville. Des tonnes et des tonnes de débris sont accumulées la. Pas des tas mais des montagnes de verre. Des générations d'enfants ont travaille dans ce lieu pour ramasser les fils de nickel revendus sur des marches parallèles. Certains y sont morts aussi, ensevelis. "Les gens sont au chômage et les cours du nickel sont hauts. Normal que les gens y aillent".
Les solutions a tous ces problèmes? Ah notre question le fait rire: "il n'y a pas de solutions, il faudrait juste quitter cet endroit". Quitter cet endroit... comme s'il était maudit...
Nous avons parle trente minutes avec Volodia, lui d'un cote de la grille, nous de l'autre. Il a répondu a toutes nos questions, souriant, sans en poser aucune. Fantastique cours d'histoire: L'Union vue par l'un de ses enfants.

Nous retournons au centre. Un taxi est ok pour nous amener voir les montagnes d'ampoules mais ne veut pas nous attendre plus de 20 min là-haut.
On longe une rivière a sec. Quelques gros blocs de verre confirment la route. La terre est mêlée aux tessons. Plus loin, ne reste que les tessons! Puis des montagnes d'ampoules brisées.
La voiture s'arrête. Nous nous hâtons a pied vers le sommet. Des adultes mangent a l'ombre et nous saluent bruyament. Des que nous quittons le chemin nos pieds font entendre des craquements inhabituels. En haut la vue est surnaturelle. Il est 13 h, le soleil est écrasant et le verre brise, patine par le temps est blanc. Beaucoup trop de lumière. Et puis le bruit de nos pas...
Deux jeunes filles fouillent accroupies a la recherche des fils de nickel. Un crochet ou un bâton et une boite de conserve sont leurs seuls outils. Elles sont propres et belles, bien habillées, pas des pouilleuses. On discute. Elles ne travaillent la que le we quand il n'y a pas école. En une journée elles ramassent de 1 a 1,5 kg de nickel qui est acheté 450 soms (9 euros) le kg. Le prix a baisse puisqu'il etait de 1000 som il y a un an. Qui achète le nickel ? Ne savent pas. "Des monsieur". Si c'est dangereux ? "Oui". Parfois des pans de collines s effondrent.
Je demande si je peux faire une photo. "Si c'est pas pour la télé, oui" Elles savent donc que cette situation est anormale et choquante et qu'elle peut donc intéresser les medias. Certainement un peu de honte aussi...
Je quitte le chemin pour aller près d'elles et m'enfonce jusqu'aux chevilles. Le sol n'est absolument pas lié et stabilisé. Je suis avec mes grosses chaussures, elles sont en claquettes. Je touche lentement de la paume de la main le sol... Il ne pique pas, trop use. Chaque petit coup de crochet dans le versant déclenche des avalanches au son cristallin.
Il nous faut retourner au taxi. Remerciements et au revoirs confus.
Dans la voiture l'ambiance est lourde. Comment est-ce possible? Pourquoi le gouvernement n'agit-il pas? L'accès est libre. N'est-il pas possible sinon de réhabiliter le site au moins de le fermer? Le fait que nous ayons pu si facilement nous rendre sur ces lieux prouve que le gouvernement n'est absolument pas conscient du problème sinon ils tenteraient au moins de cacher cette plaie, véritable honte pour le pays.
Et nous... Que faisions nous la? Pensions nous vraiment être autorises a voir cette réalité? Avions nous besoin de cette confrontation avec le monde qui va si mal? Dur a dire.
Et ces petites filles qu'auront-elles pensé de nous? Pff... L’essentiel n'est pas la. L'essentiel c’est qu'elles elles y sont encore dans cette réalité.

Le temps de l'URSS est il véritablement termine? Suffit-il d'une déclaration pour tourner la page? Le système s'est effondre brutalement laissant tout derrière lui. Certains se sont empresses de s'emparer des outils de production, mais personne n'a voulu régler ni même voir les problèmes.
Maily Suu est un endroit surréaliste. Cette ville autrefois prospère est aujourd'hui maudite. Ses habitants, véritables damnes, vivent pourtant la, simplement, sans ignorer les dangers mais peut-être juste résignés a subir la vengeance des fantômes abandonnes de l'URSS.



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Commentaires sur cet article
régine
juste un bonjour de loin pour vous dire que je vous suis avec intérêt, émerveillement devant certains clichés et un peu de révolte rentrée face à la situation de cette région sacrifiée décrite dans cet article. Bonne route et a bientôt. Bises.
 

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