Voir au loin des silhouettes se rapprocher harnachées de sacs imposants, entendre hennir les chevaux montés par des voyageurs rougis par le soleil ou apercevoir le nuage de poussière qui annonce le taxi ou la machroutka, telles sont les visions que peuvent avoir les kirghizes avant de recevoir leurs hôtes.
L'hospitalité au Kirghizstan est une valeur que l'on annonce comme bien rependue. Retour sur les situations vécues aussi différentes les unes que les autres.
La plus naturelle et assurément la plus authentique des rencontres est celle qui se déroule à l'improviste quand le hasard vient mettre son grain de sel. Un cavalier, un abri, une yourte, un appel lancé d'on ne sait où qui te propulse dans l'intimité, et le quotidien de l'autre. Tu viens de si loin pour t'apercevoir qu'on n'est finalement pas si différent. On réagit aux mêmes codes, sourires et mimiques de visage.
Compte tenu du nombre grandissant de touristes à choisir cette destination, ce n'est pas l'étonnement qui se lit mais plutôt le décalage et l'incompréhension que l'on perçoit. Venir ici à pied pour se rendre là bas, Pourquoi faire ?
Les premiers instants d'observation dissipés, la tradition est d'offrir le thé. Le cérémonial est systématique lorsque la famille compte des grands parents. La boisson est servie avec du pain, de la confiture et du beurre. Dans les jaïloo (pâturages), on offre volontiers des produits laitiers tels que du fromage blanc ainsi que le traditionnel breuvage de saison le Koumys résultant de la fermentation du lait de jument. Le goût est variable et n'en reste pas moins très particulier (amer !). Quant à la digestion, elle s'avère délicate pour les estomacs sensibles, sorte de bombe à retardement pour notre flore intestinale. Des boulettes de fromage sèches viennent souvent s'ajouter à ce qui devient finalement un mini repas.
Lorsque l'interprète permet de briser la barrière de la langue plusieurs questions reviennent fréquemment. La plus importante à leurs yeux concerne le mariage et la situation familiale. Ce sont en effet d'importantes différences culturelles puisqu'au Kirghizistan, les gens se marient jeunes, vers 20 ans. Le kidnapping des femmes, pratique traditionnelle kirghize, serait en recrudescence depuis l'indépendance du pays. Dans toutes les familles, la question du mariage s'est invitée dans les discussions. La situation de notre interprète, jeune guide célibataire de 24 ans, intriguait. D'ordinaire (excepté peut être à la capitale), les jeunes femmes ont leur destin tracé car elles devront rejoindre la famille du mari et s'occuper des parents. Cette coutume permet de favoriser la solidarité entre les générations.
Dans la plupart des cas, les étapes du routard sont plus ou moins planifiées. Le réseau CBT (Communauty Based Tourism) permet alors d'organiser son voyage en bénéficiant d'un accueil garanti. Evidemment, c'est plus professionnel, plus formaté. C'est un excellent moyen de se déplacer en sachant que l'accueil est moins exclusif et que les prestations sont quelques peu folklorisées (possibilité de payer à la carte telle ou telle démonstration). Cf article sur le tourisme)
En trois mois et 47 lieux d'hébergement différents (yourte, famille CBT, chez l'habitant, à l'improviste, immeubles en banlieue, immeubles de citées industrielles, bivouac...) l'accueil a toujours été apprécié. Le seul bémol à regretter concerne les hôtels avec son personnel morose et froid.
Quant aux questions diverses relatives à la préparation de treks...prudence, prudence ! Interpellez n'importe qui sur votre itinéraire, on vous affirmera toujours quelque chose. Qu'il connaisse ou non la réponse, le Kirghiz répondra en ayant l'air persuadé. Après avoir expérimenté le sondage auprès de montagnards locaux, le mieux reste de se fier à son intuition personnelle et aux cartes topographiques (malgré l'échelle au 200 millième, 1cm=2km).
En manque d'eau, vous avancez dans la direction d'une rivière dessinée sur la carte. En route, le berger affirme qu'il n'en n'est rien du tout. Le doute s'installe mais l'eau coule finalement belle et bien un peu plus loin. On retrouve le même genre de réponses pour des questionnements importants qui engage sur plusieurs jours.
Pour les kirghizes, la montagne n'est pas un terrain de jeu et leur connaissance du milieu peut se limiter à la vallée qu'il utilise. Le passage d'un col n'est naturellement pas un passe temps habituel. Demandez si cela passe, on vous répondra simplement : « non, c'est haut, il fait froid ». Pour toutes vos ascensions et le choix de l'itinéraire restez seul maître à bord. L'avis de la population reste une source de renseignements indispensables mais qu'il vaut mieux recouper avec les remarques des randonneurs croisés en chemin par exemple.
Que pensent les kirghizes eux-mêmes des vagabonds qu'ils reçoivent ?
Ce qui surprend notre interprète c'est le sourire benêt du voyageur en toute circonstances même à l'occasion d'arnaques évidentes. Hachim, un berger rencontré en montagne regrette quant à lui la méfiance des randonneurs. Ses invitations sont toujours refusées. L'apparence sommaire de son abri y est certainement pour quelque chose. Par précaution les gens préféreront continuer leur route en se privant ici d'un témoignage hors du commun.
Dans une famille adhérente au CBT, on nous confie qu'il y a quelques années, aux prémisses du tourisme dans le pays, on appréhendait de recevoir les voyageurs croyant, à tord, que la visite impliquerait a chaque fois de tuer le mouton. En réalité, les pommes de terres rissolées, une soupe de légumes conviennent parfaitement. On ne demande pas grand-chose pour des haltes réparatrices, un toit pour dormir, un repas chaud et la découverte de nouveaux visages, d'autres discours. On recherche l'échange qui donne toute la dimension au voyage et qui fait simultanément voyager notre vis-à-vis le temps d'un repas ou de palabres autour d'un thé...
Même si le tourisme est croissant dans le pays, il est loin du tourisme de masse qu'on voit difficilement se développer sur un territoire aussi montagneux. Une chance qui permet de croiser des voyageurs souvent sensibles à l'environnement, à l'équitation et à l'histoire chargée de cette région du globe. La fréquentation modérée du pays facilite aussi la poursuite de cette tradition d'accueil, chère aux populations kirghizes.